vendredi 11 juin 2021

Sous les lampions le ciel

 

Les jours sont comme des rêves. On fait souvent les mêmes, qui sans être identiques jouent la même musique. Et puis parfois, un moment délabre doucement la routine installée.
La nuit tombe tranquillement sur ma bière ambrée. Un peu plus loin, le brouhaha des conversations m'enveloppe comme un pull doux. La table et le banc en bois portent le souvenir de l'orage, à peine humides, et les lampions jettent des tâches orangées aux feuilles des platanes.
Tout est beau dans le crépuscule, j'en avais perdu jusqu'au souvenir.
Peut-on oublier pendant si longtemps qu'on aime la nuit qui vient ?

lundi 26 avril 2021

Auto-lettre

 Tu refermes la portière. Tu es seule dans la voiture. Tu es seule pour la journée. Ça n'est pas arrivé depuis… des mois. Ta fille est ravie d’aller montrer son masque licorne home-made et son livre de coloriage magique Licornes - oui, il y a comme un intérêt spécifique sur les licornes en ce moment et tu gères tes ulcères - alors tu ne culpabilises presque pas. Tu respires profondément et tu mets la musique d’Arrietty que tu écoutes en boucle depuis plus de quarante-huit heures. 

Sur le trajet de retour vers la maison, tu penses à tout ce que tu peux et vas faire aujourd’hui. Tu comptes bien respecter l’impératif de ton agenda où est écrit en gros DODO, puis Ostéo, puis DODO. Aujourd’hui, et malgré les mois de retard sur ton planning initial, tu as décidé de ne pas travailler. Le fignolage de ton site internet attendra, la biographie à finir attendra, le boulot bénévole pour les assos attendra, le roman attendra, le ménage attendra, la paperasse attendra. Tout ça attendra demain. Aujourd’hui, tu dors. Enfin, tu te reposes. Tu vas peut-être quand même écrire à cette amie à laquelle tu n’as pas pu écrire depuis au moins six mois. Et puis donner des nouvelles à un autre ami. Regarder des films… et tu te rends compte que les cinq heures de solitude du jour ne vont pas suffir à faire tout ça. Comme souvent, tu soupires de la non-existence des retourneurs de temps. S’il y a bien un objet qui te fait fantasmer, c’est celui-là.
Tu te gares, reste dans la voiture quelques minutes supplémentaires le temps que la musique se termine, regarde tes notifications et constate qu’une lettre numérique a bien été lue par sa destinataire, et encore mieux, appréciée. Tu frappes dans tes mains de joie et tu rentres dans ta maison le sourire aux lèvres. 

Après avoir allumé le petit soufflant de la salle de bain, tu prends une douche brûlante, avec comme seul accompagnement sonore la même musique. Pas de coup à la porte, pas de “mamaaaan”. Tu prends le temps, et tu médites sur ce qui permet d’apprécier le moment présent, notamment la rareté. Tu suis un fil de pensée sur la rareté et l’origine de la frustration, tu penses aux peuples premiers et à Bouddha, au patriotisme et à la xénophobie, tu mets du rouge à lèvres, juste parce que c’est joli, juste pour toi, et puis aussi parce qu’avec les masques, le rouge à lèvres est en voie de disparition. Tu penses à aller voir les stats de baisse de vente de rouge à lèvres pour les comparer avec les stats de vente de mascara et autres eye-liner… mais tu te reconcentre : il s’agit de se reposer efficacement ! Tu ris de toi.

Attablée à ton bureau devant la fenêtre, tu allumes ton ordinateur et décide de commencer par écrire un petit billet, cela fait si longtemps que tu n’as plus le temps et l’énergie pour la poésie des mots non productifs.

Tu es encore imprégnée de désirs flous de voyage, d’Arrietty, de la lettre écrite, de ce qui permet d’avancer sur le chemin de l’adaptation et de l’acceptation. 

Depuis l’adolescence, l’état du monde fait partie de toi. Peut-être que ce sont les déménagements incessants et la nécessité d’adaptation qui va avec, peut-être que c’est la constatation de la fragilité des écosystèmes à un âge tendre, peut-être que c’est simplement le questionnement intérieur perpétuel de type “Qui suis-je ? Où vais-je ? Dans quelle étagère ? “... mais toute info sur ta planète et ton univers t’a toujours semblé passionnante ou tout du moins importante. 

Tu te revois à la vingtaine, banale jeune “anti-système”, encore peu politisée mais sentant confusément que le monde tel qu’il est n’est pas la règle mais plutôt l’exception. Et même une exception géographique en plus d’être temporelle, car toutes les sociétés humaines ne sont pas aussi gavées aux énergies fossiles que la tienne. 

Tu te souviens qu’à 20 ans, tu te voyais vivre dans une sorte de “monde d’après”, après que “tout se soit cassé la gueule”, mais sans trop savoir si tu le vivrai à 30 ans ou 80, ou si ça concernerait plutôt tes neveux et nièces (parce qu’à vingt ans, l’idée de te reproduire ne t’enthousiasmais absolument pas).

Tu pensais alors en termes de nature, avant de comprendre que la Nature est un concept qui permet justement l’exploitation du vivant, et en terme de capitalisme, avant de comprendre que le capitalisme n’est qu’un système absurdement logique découlant de multiples facteurs et concepts préalables. 

Tu te voyais voyager sur toute la planète avec ton sac-à-dos, tu avais même prévu, très humanitairement, d’aller travailler bénévolement dans les mouroirs en Inde, avant que ta famille te retienne. A présent, tu te positionne autrement sur l’humanitaire et son esprit colonial. Tu te voyais vivre en communauté, et puis tu as compris que le concept de communauté abrite tellement de variantes et de définitions qu’il est trop flou pour n’être pas qu’un cliché. 

Tu as traversé des béances émotionnelles, des ruptures mentales, tu as grandi encore.
Ce sentiment diffus vis à vis de l’état du monde a pris un tour très concret lorsqu’au volant de ta voiture, tu as entendu Pablo Servigne sur France Inter un jour de 2015. La lecture de “Comment tout peut s’effondrer” a mis des sources, des faits, des méta-études sur ce que tu percevais depuis longtemps. Tu as plongé dans les données, pendant des années. Tu t’es rendu compte que c’était bien plus grave que ce que tu pensais, bien plus critique que ce que l’on voit à l’échelle de la vie d’une petite occidentale. Tu as compris que tout ne pouvait que décliner, hormis quelques sursauts imprévisibles et temporaires. Tu as eu peur, immensément peur. Tu as voulu protéger tes enfants, tu es revenue à ton intérêt pour l’autonomie, tu t’es vue créer une ferme, tu as voulu planter des arbres et apprendre à faire pousser de la nourriture. Et puis tu t’éduques encore, tu lis davantage, et tu comprends que les îlots isolés en autonomie n’ont aucune chance face aux centaines de millions d’exilés climatiques. Tu comprends que toute solution durable ne peut être que collective. Tu encaisses, et tu agis. Tu lances un collectif citoyen sur ces sujets, tu rencontres des personnes adorables et conscientes, tu organises une conférence de celui qui te paraît le plus clair et factuel dans sa présentation des choses, tu développes un réseau sur les thématiques de la résilience territoriale, des chocs systémiques, des pénuries de ressources, des ruptures de normalité. Tu prends conscience de la fragilité des chaînes d’approvisionnement de … tout. Tu envisages une formation agricole au milieu d’autres reconversions parallèles. Et un moment cela te fait beaucoup de bien d’agir.
Tu évacues l’angoisse provoquée par ces années de prises de conscience successives dans l’écriture d’un roman à quatre mains avec une amie chère, et c’est un outil presque thérapeutique que d’imaginer un futur vaguement vivable avec des données aussi catastrophiques (d’accord, tu ne prends pas les pires données).

Et puis en fin d’année 2020, tu prends un choc supplémentaire. Peut-être en partie à cause du semi-burn-out que tu traines depuis des années, peut-être aussi parce que tu prends conscience que pour créer un chouilla de résilience territoriale, cela nécessite un investissement de tous les instants et qu’il faudrait alors faire une croix sur tout le reste, sans aucune garantie de réussite, et en cas de réussite sans aucune garantie que cela change quelque chose à l’énormité du problème. Mais tu prends un choc supplémentaire en lisant les dernières vulgarisations des données sur l’état de la biosphère, des ressources… etc.
Tu comprends, intellectuellement et émotionnellement, que se projeter à plus de dix ans est inutile, naïf. Que dix ans, c’est rien. Une pichenette sur la frise chronologique de l’histoire humaine. Mais que vraiment, les chocs économiques, politiques… occasionnés par la difficulté croissante à simplement faire pousser de la nourriture aux endroits où on la fait actuellement pousser suffira à faire chavirer nos sociétés. Et sans parler de la déplétion des ressources, notamment du pétrole (dont le pic est clairement passé), des minerais… etc… Tu lis que même la production d’oxygène - majoritairement par les océans - est compromise en raison du changement climatique et de l’acidification des eaux qui provoquent des réactions en chaîne absolument incontrôlables et que le système océanique peut crasher dans les dix prochaines années. Et des données comme ça, il y en a des dizaines, et cela concerne chaque aspect du vivant, et chaque pilier de nos sociétés thermo-industrielles. Parallèlement, tu vois les décisions politiques et la gestion désastreuse et révoltante des revendications écologiques et sociales par les gouvernements, et tu sais pertinemment qu’à moins d’éco-terrorisme (et encore…), rien ne changera de ce côté. Tu comprends que tu ne peux pas protéger tes enfants. Ni toi. Qu’il n’y a aucun endroit où aller. Que tu ne peux que t’adapter, travailler ta résilience intérieure. Au fond, il n’y a que cela qui compte.

Tu bifurques encore, tu lâches certains de tes investissements bénévoles, tu abandonnes une partie de tes reconversions, tu gères ta culpabilité, tu t’effondres et tu remontes à chaque fois, tu apprends doucement à ne pas te fustiger de ne pas plaire à tout le monde et de pas toujours être “gentille”, tu acceptes ta radicalité, aussi. Tu te formes, tu montes en compétences sur les domaines qui te passionnent, tu comprends de plus en plus de choses aux oppressions systémiques, aux chocs systémiques, aux adaptations et aux verrouillages systémiques, tout en prenant conscience de l’étendue de ton ignorance au fur et à mesure que tu apprends Jusqu’à il y a peu, tu avais l’impression d’être une fourmi paniquée au milieu d’une fourmilière éventrée, œuvrant pour la reconstruire alors qu’un énorme pied est toujours en train de l’écraser. Lentement, tu apprends à être la fourmi qui va un peu plus loin pour prendre du recul et lâcher prise. Tu te rappelles une promesse faite à toi-même il y a dix ans, et tu réaccorde tes intérieurs. 

Tu vas faire ce qui te plait, ce qui te parle, ce pour quoi tu sembles douée. Écrire, écouter, partager, initier. Tu deviens récolteuse d’histoires, tu décides d’écrire la vie des “petites gens”. Tu penses qu’il y a un potentiel énorme à relier les histoires, à créer des récits. Tu as milles projets, milles idées. Tu composes, organise, rentabilise ton temps, évidemment… Comment faire autrement avec tant d’envies, de besoins, et deux enfants encore petits ? 

Tu acceptes mieux tes dissonances, aussi. Tu crains moins les confrontations, tu grandis encore. Tu t’effondres souvent, mais tu te connais de mieux en mieux, et tu sais que la poésie ne s’économise pas.
“Plutôt couler en beauté que flotter sans grâce”, oui.

 


vendredi 6 novembre 2020

Être adulte

 


 "Non, ce n'est pas "ça", être adulte. Ce n'est pas ce dont tu me parles, ce n'est pas composer avec les normes sociales et serrer les fesses. Je pense qu'être adulte, c'est accepter, complètement, qu'on est responsable de soi-même, et donc assumer chaque action ou absence d'action que l'on fait, chaque décision ou absence de décision que l'on prend. Profondément. C'est se tenir droit, être droit dans ses bottes. Tout en gardant les capacités les plus précieuses : se rouler dans l'herbe, regarder les nuages, faire du tourniquet, se balader en regardant tout comme si c'était la première fois qu'on voyait...

Être adulte, ce n'est pas comprendre comment fonctionne une mutuelle, ce n'est pas avoir un "vrai travail", ce n'est pas "gagner sa vie", ce n'est pas "être intégré à la société". Ces choses là n'excluent pas le fait d'être adulte, mais n'ont rien à voir.

Bien sur que le fait d'"avoir" fait exister, donne ce sentiment. Chaque sentiment est vrai. Il y a des personnes pour qui "avoir" leur permet d'exister, et ma foi, s'ils sont heureux, n'est-ce pas l'essentiel ? Le problème, ce n'est pas comment on est construit, c'est comment ça nous rend heureux. Moi, avoir, fusionner, ça ne me rendait pas heureuse. ça me donnait des sentiments d'extase, ça se substituait à tout, ça pouvait tout remplacer, c'était tellement fort ! ... mais le fait d'avoir est par définition temporaire, aussi je souffrais également beaucoup, et je ne me connaissais pas vraiment, puisque ce que je ressentais était toujours lié à quelqu'un. J'étais très heureuse quand j'avais, puis j'étais très malheureuse quand je n'avais plus. Comment cela pouvait donc être du bonheur, si cela était raccroché à quelqu'un d'autre ? C'est pour cela que j'ai décidé de travailler sur moi. Et surtout, mon bonheur, j'essaie d'en être responsable. On a toujours le choix, toujours.

J'ai assez souffert, je crois. Et peut-être qu'il y a un moment où l'on dit "Assez !", un moment où l'on s'est pris suffisamment de portes et de chaussures dans la gueule, où on comprends qu'on va dans le mauvais sens. Pas dans le mauvais sens de manière générale, car ce sens là a plein de belles choses. Mais dans le mauvais sens si on veut que son cœur tienne plus que 2 ou 3 décennies.

Et c'est trop beau, ce que je ressens, pour ne pas prendre soin de ce qui me permet de ressentir, afin de pouvoir ressentir longtemps.

Alors bien sur, je ne suis pas aussi douée que ce que sous-entend ce que je viens d'écrire. Je trébuche souvent, je me casse la gueule parfois, je pleure beaucoup, je ne sais pas toujours me préserver, je ne sais pas tout le temps être droite dans mes bottes, il m'arrive des fois d'attendre tellement puissamment quelque chose de quelqu'un... Et puis ça passe, je comprends de nouvelles choses. Je repense à une phrase lue dans une interview de je sais plus qui, en attendant chez le dentiste : "Puis vous savez, quand vous avez un chagrin d'amour, vous pleurez un bon coup, vous vous mettez à la fenêtre, et vous dites : "Tiens, il y a des arbres !" et la vie continue."

La vie continue, voilà. Avant, les premières fois où j'ai souffert à en crever, j'ai cru que j'allais en crever, justement. Que ce n'était pas possible d'avoir aussi mal et de pouvoir survivre à ça. Que fatalement, ça allait s'arrêter, qu'il n'y aurait plus rien. Pas un sentiment suicidaire, non. Simplement l'évidence que c'était physiquement, mentalement impossible. Et puis, la surprise. Si, on survit. ça fait mal, longtemps, très longtemps parfois. Souvent, il reste un coin de soi, dans un repli, qui garde l'empreinte de cette douleur, et dont il faut prendre soin, qu'il faut accepter, au lieu d'essayer de l'extraire. Qui nous apprends des choses, qui est précieux, à sa manière. Et puis la vie continue. On survit et on vit à nouveau de choses très puissantes, différentes des précédentes, mais aussi puissantes. 

Ça me touche, ce que tu m'as dit. "Il y a quelque chose que j'aime beaucoup chez toi. C'est justement le fait que tu te relèves toujours. Tu ne semble pas si forte comme ça. Mais on apprend que rien ne te fait vraiment peur."

J'essaie de lâcher-prise, tu sais. Et c'est pas facile. J'ai peur de tout, tout le temps. J'essaie d'accepter ça. Parce que si je la refuse, cette peur, je me barricade encore plus. Tandis que lorsque j'arrive, même pas longtemps, à accepter ma peur et ses raisons d'exister, je peux passer par dessus. J'ai peur, mais j'essaie d'y aller quand même. De prendre des risques, de me mettre en danger, sans me briser. De sortir de mes territoires de confort... sans me maltraiter.

Tu touches le point problématique. Se faire confiance, et faire confiance. Oui...

J'ai su faire confiance à plusieurs personnes, parce que j'étais persuadée que c'était pour "toujours", que ces personnes ne me rejetteraient "jamais", et donc que je pouvais m'abandonner à cette relation et la vivre pleinement.

Maintenant, j'essaie de lâcher-prise dans des relations où je sais parfaitement que ce ne sera sans doute pas pour toujours, où la vie fait que peut-être un jour la personne ne sera plus heureuse avec moi et ira chercher ce dont elle a besoin ailleurs (ou inversement), où je suis lucide sur la vie de manière générale, où je sais que les sentiments sont mouvants, émouvants, changeants par nature. J'essaie d'accepter ça. Et de lâcher-prise quand-même. 

Bon, j'y suis pas encore rendue. Mais parfois, j'ai le sentiment de ne plus en être si loin. 

Alors oui, apprendre à se faire confiance, et à faire confiance."

Correspondance, Ipsée

dimanche 4 octobre 2020

Des fleurs errantes et des gressins

 


Et l'automne est arrivé.
Mon atmosphère mentale a remplacé les sphères d'été par celles d'automne.
A bientôt, l'odeur de l'herbe, le soleil sur la peau nue, l'ombre pointillée des feuilles de l'arbre, la représentation mentale d'une tasse de tisane froide sur une table en fer forgé, les orgies de fruits, la couverture jetée sur l'herbe pour bouquiner, les pieds impossibles à enfermer,  toujours nus ou en sandales.
A bientôt, les cheveux toujours mouillés pour supporter la chaleur sans les couper, les tomates au goût de soleil, le kayak sur Serre-Ponçon, le bronzage séquentiel, et les picnics répétés.

Voilà les nuages en ruban accrochés aux forêts et falaises, l'odeur de la pluie, le goût du froid qui revient et envahi le palais, la gorge.
Voilà la pénombre au lever, les feuilles rousses qui craquent ou glissent, les pulls douillets, les soupes retrouvées et les musiques lourdes et douces au piano.
Voilà l'envie de me rouler dans ma couette et d'y rester la journée. Lire, écrire, écouter, regarder, et recommencer, un chat ronronnant sur le dos. Et me vient une nostalgie du temps où je me permettais cette oisiveté utile.

Trop de projets simultanés... mais moins serait trop peu.
Toujours revient cette frustration du manque de temps. Que l'on me donne plus de temps, que je puisse en perdre !

Je m'entoure de mon châle et de mes cheveux, retrouve ma casquette chaude, rêve de nouveaux longs voyages en train, pour aller là où se trouvent des ami.e.s à embrasser, et là où je n'ai personne.

L'automne me rend plus contemplative, un peu plus calme. J'allume un feu et je regarde les flammes, pensive.
Je songe à tout ce qui va maturer cet automne, puis cet hiver. A celle que je serai dans quelques mois. Plus proche, sûrement - j'espère - de ce que je veux et vise.

L'automne pourrait être le temps du repos, on m'y incite tant.

J'ai plutôt l'impression de prendre mon élan. 

 

lundi 13 juillet 2020

L'émoi



Pourquoi écrit-on ?
Au fond, qu'est ce qui nous pousse à agiter les doigts sur le clavier ou le stylo sur le papier ?
Qu'est ce qui pousse les gens à fixer les choses ainsi ?

Je ne suis pas naïve au point de croire à une universalité des raisons d'écrire. Bien sur qu'elles sont spécifiques, et personnelles...

Pendant longtemps, je pensais qu'écrire servait essentiellement à vider le trop-plein. A décharger ces émotions si envahissantes, si exagérées aux yeux des autres. Il fallait bien qu'elles sortent.
Et puis, et puis, un jour on se rend compte qu'il y a une sorte de grâce dans les mots écrits. Qui crée un pont, qui crée un lien, avec un autre, une autre. Que ce que l'on ressent et que l'on a écrit, d'autres le ressentent aussi.
Un pansement sur la solitude.
Des fulgurances comme des étreintes.

Une fois de plus, on m'a demandé si j'écris pour être lue. Et un côté de moi ne comprend presque pas la question.
Oui, mille fois oui.
Écrire pour soi est un exercice. Écrire pour d'autres est une connexion.
Écrire me permet de vous toucher au cœur lorsque vous êtes loin. Loin géographiquement. Loin mentalement. Lorsque vous vivez d'autres vies si éloignées des miennes, lorsque vous n'êtes qu'une silhouette.
Et si les mots provoquent une émotion alors vous êtes là tout à coup, à proximité, palpable.
Comme l'écoute partagée d'un morceau de musique traversant, transcendant. Il n'y a plus de frontières habituelles ni de banalités tièdes.
Et pendant un moment, un toujours trop court moment, la compréhension mutuelle, sensitive presque.
Comme tomber en amour dans les mots.

Les relations sont souvent des choses un peu tièdes entrecoupées de moments intenses.

J'écris pour essayer de faire vibrer quelque chose chez l'autre. Pour amener les gens à moi et me guider à eux. Et puisque l'on s'y reconnait, dans mes mots, parfois, souvent... peut-être alors que ce sentiment de décalage que je ressens souvent n'est qu'une impression, qu'une vue de l'esprit.

Parce que les émotions en forme de mots ne mentent pas, même si elles se dissolvent.
Un peu trop souvent.

jeudi 2 janvier 2020

La possibilité d'une île, sans Houellebecq



Une pause d'un an dans mes notes, comme un battement de cœur en moins, le cœur justement trop occupé à d'autres projets et rivages. Le saut d'une année impaire comme marqueur intérieur. 
Prendre une respiration, et remettre les doigts sur le clavier, ni pour Suzie ni pour un.e autre personnage.
Comme c'est drôle pour quelqu'un qui n'avait jamais su écrire de la fiction plus de quelques pages, les doigts trop plongés dans le cœur et le cerveau pour réussir à en sortir totalement, pour décrire autre chose.
L'élan d'une amie chère, le sujet qui occupe tout l'espace, impératif, et petit à petit, les personnages qui prennent vie, presque sans demander.

Et puis la possibilité d'une île qui réapparait dans la lunette, là où l'instant d'avant il n'y avait que du brouillard. Naviguer dans l'archipel avec prudence, avec sincérité. Apercevoir plusieurs îles. Hisser haut les voiles de la vulnérabilité, et oser, oser, oser.
Oser changer ce qui fait du mal, ce qui étreint trop, ce qui encombre, ce qui étouffe. Oser quitter des rivages rassurants et familiers, une maison aux fondations trop profondes. Une dissonance trop longtemps tue ou aménagée.
Comme toujours, le temps est long entre la conscience et l'émotion. Entre le moment où l'on perçoit réellement où est coincée l'écharde, et le moment où on est prêt à la retirer. Entre la compréhension intellectuelle et le chambardement intérieur, le chaud animal lové dans les côtes, les bribes de courage qui se rassemblent et se tiennent prêtes.
Oser lancer les doigts vers le ciel, déployant un large filet, pour se nourrir de tous les autres possibles.
Se remettre en mouvement, le cœur en premier. Et puisqu'il bat, ce cœur, traverser la peur et en faire une amie. Maintenir son exigence. Aimer sans retenue. Se délester d'un surplus. Ouvrir grand la porte. Aimer, toujours.

Peut être que je rassemblais mon courage.



 

dimanche 16 décembre 2018

Que sera sera


Je suis seule dans un lit depuis plus d'une demi heure, la pluie cliquète doucement sur les lauriers dehors, le temps est si gris qu'on pourrait croire que la nuit arrive déjà.
Réveillée après 2 dizaines de minutes de sieste imprévue - pouvoir dormir est toujours imprévu - j'écoute le silence de la maison.
J'hésite entre aller me faire un chocolat chaud ou juste ne rien faire au lit.
Toux de l'enfant aînée, qui gémit dans son sommeil. J'entends son père qui la rassure, la câline.
Je dresse l'oreille, prête à entendre l'enfant dernier se réveiller à cause des hiiiiiii de sa grande sœur.
Quelques minutes, puis le silence à nouveau.
Je pense à mon envie de lire, de coudre, de glander au lit une journée entière. Je pense à ce travail où je retourne dans 2 semaines avec autant d'envie que de me scier le pied. Je pense a toutes ces pistes professionnelles que j'explore sans réel résultat. J'ai l'impression d'avoir à nouveau 19 ans et toutes mes exigences d'alors. C'est sûr que ça court les rues, les métiers avec du sens, des conditions de travail agréables et un salaire un peu au dessus du Smic. Un métier utile et positif, un métier décroissant ou culturel, un métier de bobo de province. Un métier durable, évidemment, il faut bien payer les couches des gosses.
Et mon insupportable entièreté prend le relai et me donne le coup de grâce en me disant que faire des confitures, sortir balader avec les enfants, lire Desnos et Gay Gavriel Kay, penser un potager permaculturel, rencontrer de nouvelles personnes, s'investir dans des associations, faire du rougail, entendre les histoires d'il y a 70 ans de belle maman, faire de la balançoire et écouter des nocturnes de Chopin, c'est bien suffisant.
Et qu'est ce qu'on s'en fout, de la dernière convention chômage à expliquer à des gens qui se font saigner toujours plus. Des conseils pour trouver un emploi dans ce fourbi. De la compétitivité et du dynamisme.
D'aucuns penseraient que je suis feignante, je veux simplement vivre intensément sans perdre de temps.
A 32 ans, je me rend compte avec d'autant plus d'acuité que le temps passe trop vite pour faire des choses auxquelles on ne croit pas ou plus.
Mais comme est solide la corde du confort, de la sécurité de l'emploi, de la culpabilité.

Peut être que ce n'est pas si dramatique que ça, de reprendre mon boulot de tampon social, de tenir la barre d'un bateau que d'autres démantèlent en se remplissant les poches, d'essayer de donner de l'espoir à des personnes qui ne sont pas au bout de leurs galères.
Ma résilience me dit d'oublier le sale coup, que ce n'est pas si grave, qu'il y a encore les copines de boulot, de gueulantes, de syndicat, avec qui se serrer les coudes et boire du rhum dans le gréement, en se fichant bien des voies d'eau qui trouent la coque. Ça peut bien tenir encore quelques années, le temps de s'organiser, de trouver une corde, une bouée.
 Un mois que j'oscille entre résolution et fureur. Entre espoir et désespérance.
Les métiers qui pourraient m'intéresser sont précaires et en contrats épisodiques.
Les métiers qui seraient à peu près sécurisants ne sont pas mieux que l'actuel.
Deal with it.

Peut être que je vais faire ce que je fais le mieux : laisser les occasions décider, voir s'il y a des canots de sauvetage et lequel semble le plus solide ou le plus près. Laisser le hasard faire les choses et improviser.


mardi 6 novembre 2018

Rouillée



J'écris et j'efface. Une fois. Une deuxième. Une troisième. Je trouve cela difficile de trouver les mots justes en étant dans l'urgence.
Cela fait plusieurs mois que le désir de photographier a mis les voiles, allant chavirer d'autres personnes plus disponibles, je suppose. Malgré tout, il m'arrivait parfois de me dire "quelle jolie lumière !", sans plus, sans même chercher à récupérer mon cher réflex, au sac empoussiéré oublié dans un coin de mon bureau.
Parce que prendre la photo ne me suffit pas, ne m'a jamais suffi. Il faut aussi le temps de trier les clichés, de rectifier un détail, de la porter aux yeux du monde, ou des proches tout du moins.
Et je sais bien que cette disponibilité, je ne l'ai que peu, ces derniers temps.
Alors je me contentais de me dire "oh, quelle jolie lumière !", et de passer à autre chose, en savourant simplement la beauté d'un arbre ou d'un bâtiment.
Mais ce matin, les planètes se sont alignées. Ce matin, seule chez moi pour une moitié d'heure, je jette un œil par la fenêtre et "oh, la belle lumière !". Je cours à mon bureau, sors le sac photo, souffle sur la poussière, sors l'appareil et bondit à la fenêtre. Une partie de la luminosité qui m'a donné cette urgence est déjà partie, tant pis, je déclenche quand même. Le ciel orageux d'hier en train de s'éloigner, et par dessus, les arbres que le soleil touche délicatement.

J'avais oublié que j'aimais l'automne.

Ces dernières années, l'automne ne signifiait plus que les jours trop courts, la nuit trop présente, le froid, l'humidité, les arbres décharnés, l'annonce de la neige, et surtout, surtout, la saison froide qui dure 6 à 8 mois.
Mais ce matin, je me suis souvenue ce que pouvait aussi être l'automne, lorsqu'on est seule pour l'apprécier.

mardi 3 juillet 2018

Ou les deux à la fois.


Ce soir je lis les mots d'une nana qui les manient bien, et ils m'imprègnent et se glissent juste là, à fleur de peau. J'ai la tête qui vibre et les pieds qui chahutent.
Et je veux partir en train et remonter toute l’Europe pour que nous allions voir des aurores boréales. Et faire un igloo avec les enfants et voir des animaux étranges. Baragouiner des mots dans une autre langue, Être ailleurs qu'à la maison. Je veux me faire une frange et rire du résultat. Et boire l'apéro, et rameuter des copains des 4 coins de la France. Je veux me foutre des échéances des vaccins et du tarif de la crèche, je veux faire des bulles de savon et les entendre rire, je veux mettre la musique à fond et faire des gâteaux en mettant de la farine partout, et se marrer en ne pensant pas qu'après il faut nettoyer. Je veux imaginer des aventures folles et lire des thèses. Je veux faire du trampoline et oublier d'être raisonnable. Je veux regarder "mon voisin Totoro" en famille et trainer dans les bars. Je veux vivre en pleine ville et sur une île déserte. Je veux un potager en permaculture et un cinéma d'art et d'essai pas loin de la maison. Et un hammam, aussi. Je veux continuer à rencontrer tous ces gens intéressants et tout aussi occupés que moi, les faire rentrer un peu plus dans ma vie, me souvenir de leurs prénoms et ce qui ils sont. Rester sous la couette et regarder des séries. Faire du vélo et essayer d'enlever les mains pendant 1 seconde. Retourner à la Défense pour regarder les types en roller. Prendre le métro et compter les lumières. Marcher sous la pluie seule ou pas. Écouter Cristina et aussi Nirvana. Parler Montessobobo et sexe tantrique dans la même conversation. Je veux m'en foutre du linge à plier, me dire qu'on leur mettra des pagnes comme à Tarzan et qu'ils n'auront qu'à faire "ouba ouba" en sautant sur le canapé. Je veux vivre dans les tropiques pour être à moitié nue sans avoir froid. Et faire du bateau. Reperdre 10 kg et manger des cookies. Rouler sous l'orage la nuit, m'arrêter sur une aire d'autoroute et écrire sur les inconnus croisés. Je veux refaire de la photo et avoir le temps de trier les clichés ensuite. Je veux écrire, écrire, écrire, jusqu'à tenir quelque chose d'assez long et d'assez bon pour mettre le tout dans une enveloppe avec mon cœur et l'envoyer à quelques éditeurs. Je veux apprendre encore, toujours plus de choses. Je veux toujours rire et pleurer avec autant d'intensité. Refaire du stop et tricoter des chaussettes. Je veux une vie de famille et de célibataire tout en même temps. Retomber sans cesse amoureuse de celui que j'ai choisi. Et de milles autres. Pouvoir parler d'une maison à nous et rire de bêtises en même temps. Je ne veux pas juste un bout de gâteau, mais toute la putain de boulangerie. J'écris pour ne pas oublier, pour ne pas m'oublier.

Parce que c'est si facile de s'oublier quand il faut planifier les congés, faire les comptes, penser à acheter des yaourts et des haricots verts, envoyer le 3ème justificatif à la Caf. Quand il faut se lever le lendemain, changer des dizaines de couches, nettoyer l'évier. Quand il faut payer l'assurance et aller à la pharmacie. Parce que si je n'y prends pas garde je me fais avaler par le quotidien par les tâches quotidiennes par les galères quotidiennes par les contingences quotidiennes.
Alors j'écris, pour ne pas oublier mes envies et mes besoins, pour ne pas redevenir quelqu'un d'autre malgré moi, pour me souvenir de tout ce que j'ai envie de faire et que j’oublie parfois. Je fais des listes que je pourrais continuer sans fin. Pour me souvenir que tout est toujours possible, tout à la fois.
Que bien sur je le peux puisque j'en ai besoin et envie. Que le moteur de tout c'est la passion et la patience, et qu'importe qu'on les place en une coccinelle ou un doctorat, ou les deux à la fois.


mercredi 20 juin 2018

Le sérieux de nos 17 ans



Le ciel orageux recouvre le toit d'en face d'une teinte orangée inattendue. Il est presque 22h, la nuit arrive doucement. Les nuages se déplacent vite et très haut. Au hasard d'un dossier de mon ordinateur je retombe sur cette photo.

Change-t-on vraiment ? Au fond, suis-je différente de celle que j'étais à 17 ans ?
Fanny Ardant, encore elle, pensait que non. Que l'essentiel était déjà là. Les valeurs, les rejets, les doutes. Surement aussi les amours immortelles et la façon de pencher la tête.
Et je ne sais pas. 

Je vois, bien sur, tout le chemin parcouru, les amours immortelles ou mortes, les crevasses de l'âme patiemment comblées, les orages traversés, l'affinage du caractère et des désirs. Bien sur que l'on change, que l'on évolue.
Mais il reste toujours l'élan premier, le noyau dur. Les intransigeances. Les vivants et les morts, et ceux entre les deux. Ceux qui sont à jamais accrochés au cœur.
Ceux auxquels nous pensons parfois, lorsque l’œil accroche le titre d'un livre, lorsque la mémoire déterre un souvenir sans expliquer pourquoi, lorsque les songes nous enlacent et nous laissent incertains au réveil.

J'aime cet entre deux des matins embrumés, où le réel et les rêves sont encore mêlés, où nous ne savons plus très bien l'année et l'heure, où le bruit de nos pas semble s'atténuer comme dans du coton.

Parfois je note rapidement les ambiances et les visages, quelques bribes de conversations et l'architecture du songe. Souvent, je n'en fais rien de plus et les abandonne dans un carnet ou un coin de mon ordinateur. De temps en temps, j'écris quelques lignes, quelques pages. Cela ne va jamais plus loin.


Écrire de la fiction, même en partant de réel ou de rêve, m'est inatteignable. Je disais à une proche il y a peu : "Je ne peux pas écrire de fiction. Tout est possible et je ne sais pas choisir ce qu'il arrive à mes personnages. Ni choisir un style d'ailleurs. C'est sûrement pour cela que je n'écris que sur ce qui se passe autour de moi et en moi. Il n'y a qu'à décrire."






mercredi 6 juin 2018

Recette



Il faut découdre les habitudes, en tricoter patiemment de nouvelles. Pendant quelques temps échanger l'appareil photo autour du cou par une écharpe de portage. Compter jusqu'à trois pour soulever en marchant les bras de l'enfant et entendre son rire cristallin. Remplir à craquer l'énorme sac à main devenu sac familial, où se côtoient couche lavable, livre, biberon d'eau, rouge à lèvres, papiers administratifs et gourde de compote. 
Remplir le téléphone de photos émouvantes et banales. Avoir tellement perdu l'habitude de dormir qu'une sieste de 2 heures dans l'après midi garde les yeux ouverts jusqu'à minuit. Plier des langes et manger debout. Boire le thé froid ou bien trop chaud, tant que c'est possible. Installer un cosy en voiture les yeux fermés. Se balancer doucement d'une jambe sur l'autre, même sans avoir d'enfant dans les bras. Respirer les petits cous, les cheveux fins, les mains potelées. Ne lire que la nuit, lorsque l'insomnie est un piège entre deux réveils. Voir un film en 42 fois. Optimiser la moindre chaise comme étendage à linge. Se retenir de rire à certaines bêtises. Faire des batailles de chatouilles. Entendre des " encore!" et des "arrête!". Pleurer d'épuisement. Voir des yeux émerveillés à la proue d'un bateau. Apprécier le premier rire d'un petit de 3 mois, les lèvres lui chatouillant le menton de baisers. Trier des montagnes de vêtements d'enfant. Porter le même tee-shirt quatre jours. Se brosser les cheveux un jour sur deux. Regarder avec elle une vidéo de méduses ensorcelantes. Lui courir après pour lui mettre ses chaussures. Fondre d'amour à chaque "câliiiiin !" et " bisouuuu !" demandé. Aller voir la fontaine. Lui montrer comment boire la pluie. Lire plein de livres. Apprendre des tonnes de comptines. Décoder le langage débutant. Respirer profondément pour garder un peu de patience. Avoir envie de partir très loin juste une heure. Parfois crier et regretter. Leur écrire. Couper des ongles, moucher des nezs, enfiler des pyjamas. Sauter sur le lit. Se sentir dépassée. Se sentir aimée. Faire de son mieux. Se perdre un peu. Se retrouver quand même. Espérer "quand ils seront grands! " redouter quand ils seront grands. Fermer les yeux pour ne rien oublier. Et aimer aimer aimer. 

mardi 20 février 2018

Visite nocturne



Je m'apprête à devenir mère une seconde fois dans quelques jours, et après des mois d'absence, le besoin d'écrire se fait sentir, subitement, à 5 heures du matin.
J'ai été tenté de l'étouffer dans l'oeuf, cette sensation familière devenue rare, arguant auprès de moi-même que, quand même, ce n'est pas comme si j'avais mon compte de sommeil, comme si je n'étais pas malade, comme si je n'avais pas besoin de reposer mon corps éprouvé par cette grossesse.

Mais non, je ne peux pas.

Et si elle ne revenait plus, cette envie d'écrire, si je l'ignore quand elle se présente ?

Quant à la fatigue, j'ai déjà dépassé tellement de limites à ce sujet qu'une de plus ne fera pas grande différence.
Alors j'allume la lampe de bureau, j'attrape un vieux carnet et un stylo, et je commence à griffonner, espérant réussir à me relire au petit matin.

Comme souvent lorsque je commence à écrire, je fais un point sur mes sensations et émotions du moment. Je note mon estomac qui se réveille - une femme enceinte a toujours faim ! - le mal de crâne diffus qui m'accompagne depuis plusieurs jours, les douleurs dans mon bassin et mon dos, mon fils qui s'agite un peu, mécontent de la position dans laquelle je me trouve et qui doit le compresser un peu, ma gorge qui me brûle.
Je ressens cette émotion si particulière d'être seule avec moi-même alors que tout le monde dort. Depuis combien de temps cela ne m'était-il pas arrivé ?

J'essaie de saisir les bulles gazeuses - comme dirait Adamsberg - qui me font écrire.
La rencontre imminente avec mon fils, bien sur. Cette appréhension, à l'instant de basculer tout entière et pour plusieurs mois, dans une dimension faite d'instantanéité, de sommeil très aléatoire, de décentrage complet sur soi même pour se consacrer au début de vie d'un autre être humain.
Je l'ai déjà fait, maintenant je sais.
Je connais cette situation, je sais à quoi m'attendre, à peu près. A cet ouragan calme qui emporte tout, résolutions et principes.

Et je n'en ai pas peur. C'est la fatigue qui me fait peur - jusqu'où puis-je aller ? - tout en pressentant que j'ai encore de la ressource, malgré tout.

Non, je crois que ce qui me fait écrire, c'est l'impression que j'ai eu, un moment, de me perdre, de devenir une "mère de famille" et cela ad vitam aeternam. Comme si cette étiquette allait maintenant majoritairement me définir, me coller à la peau, effaçant toutes mes autres facettes.  Comme si l'on ne pouvait connaître de moi que cela.
Avec tout ce qui me reste de l'adolescente en moi qui regardait avec mépris ces pauvres hères qui basculaient dans la facilité d'une vie banale, avec enfants, maison, labrador et monospace.
Parce que le moi de 16 ou 20 ans choisissait la folie plutôt que l'équilibre, la passion plutôt que la tendresse, les affres du doute plutôt que l'indolence.
Et puis, j'ai vieilli, et j'ai eu envie d'être heureuse. Et puis, j'ai vieilli, et je me suis rendue compte que je pouvais "tout" avoir, en quelque sorte.

Et j'ai réussi à atteindre cet état de bonheur, la majorité du temps.
Si bien que là, en écrivant, penchée inconfortablement sur un de mes vieux carnets, je souris parce que je sais.

Je sais que ma vie ne se limite et ne se limitera pas à être "mère de famille". Que je choisis en toute conscience ce rôle certes si prenant lorsqu'ils sont tout petits, mais que la prépondérance de ce rôle n'est l'affaire que de quelques années. Que celle que je suis ne disparaît pas mais qu'elle grandit encore à travers cette expérience.
Qu'on ne se limite pas à un rôle dans notre vie. Qu'il y a encore de la place, d'ici 2 ou 3 ans, pour mon voyage seule en cargo, pour la photo et l'écriture de façon plus régulière.
Que oui, le besoin de fixer des doutes et des joies ne m'abandonnera pas puisqu'il fait partie de moi.
Qu'en somme, oui, ma vie change, mais qu'aucun de ces états n'est définitif et que je choisis toujours.
Que les prochaines années me laisseront peu de temps pour moi mais que j'ai la possibilité d'en prendre tout de même, et d'ajuster les contingences et mes besoins.

Mon stylo ralenti la cadence, la petite hémorragie nocturne s'achève.
Je crois que je me souviens maintenant de l'essentiel :
La vie est une succession de vies dont on choisit l'ordre, la durée et l'intensité.

mercredi 27 septembre 2017

Intermittence




Les yeux prompts à se remplir trop vite d'eau et de sel, je constate encore une fois cette sensibilité folle qui me semble si incongrue parfois. Comme si l'on venait de me la greffer, comme si je n'y étais pas accoutumée, depuis le temps.
Les urgences ne m'atteignent pas, lorsque je suis seule je flotte dans une bulle où je suis libre d'enlever lunettes, armure et autres tamis. 
Bien sur, cette stabilité inconstante est en partie au moins physique. Et je vois bien que mon humeur de fond est égale, sous les cahots de mes sentiments quotidiens.
Mais la géopolitique, l'insertion professionnelle et l'intérêt de vitres immaculées peuvent bien aller se faire voir, cela ne m'intéresse pas. 

Je ne veux que la douceur des caresses et des baisers, manger sans regarder l'heure, lire ou entendre les mots des amis qui sont dans ma vie...
Parfois je pense à ceux qui en sont sortis, de façon expliquée ou pas. Et la tristesse qui me tordait souvent le cœur disparait peu à peu, j'apprends à ne pas retenir les gens. A leur laisser le droit de n'avoir pas besoin de ma compagnie,  à leur laisser la responsabilité de leurs propres choix. 

Je réaménage très lentement mon chez-moi, astreinte par des contraintes physiques heureusement temporaires. Et je regarde mon appareil photo dans sa housse, un peu abandonné depuis quelques mois, ne sortant que le temps d'un cliché familial à l'occasion. 
J'ai l'impression d'avoir tout photographié ici. Que le paysage ne sera que sublime toujours, que les montagnes sont trop éternelles pour voir un intérêt à les immortaliser encore. 

Je n'arrive pas à définir si je n'ai actuellement pas de sujet de mots et de photographie, ou bien si je n'en ai jamais vraiment eu de captivant et m'en rend compte seulement maintenant.
Tout cela me semble très inconsistant, voire ennuyeux. 
Ai-je gravi une marche de plus ou descendu plusieurs ? Cette réflexion se mène en arrière-plan pendant que je ressors des cartons de vêtements minuscules, juste présente à moi-même, respirant profondément, entre l'apaisement et l'ouragan.



lundi 3 juillet 2017

Dévoration



Deux mois.
Deux mois sans écrire. Deux mois sans vide. Deux mois à lire à chaque interstice de liberté, avec la boulimie littéraire qui me caractérisait tant adolescente.


Deux mois à dévorer des pages par milliers, m’immergeant dans des univers multiples, où l'on vit dans les livres, où il est possible de maîtriser des pouvoirs fabuleux, où la planète terre semble loin, très loin. Et il est si bon de s'y plonger, de s'y oublier.


Deux mois sans couture, sans cuisine élaborée, sans photo, sans prendre le stylo ou le clavier, sans article de blog, sans vraiment de moments sociaux.


Dormir peu, passer du temps avec ma famille, être absorbée par les tâches et les personnes au travail, gérer le minimum de la maintenance quotidienne... Deux mois de vacances cérébrales, tandis que je suis traversée d'émotions encore plus fortes qu'habituellement, sans raison.


Eclater de rire ou fondre en larmes pour des peccadilles. Regarder les courgettes pousser doucement au jardin. Se dire "on verra plus tard" pour beaucoup de choses.


Elle était agréable, cette pause, cette phase d'évasion.
Mais d'ailleurs est-elle déjà finie ? Me demande-je en retournant aux aventures de Vin et Elend...

dimanche 7 mai 2017

Fragments - 7




"Les barrières entre réalité et fiction sont plus minces que nous ne l'imaginons, un peu comme un lac gelé. Des centaines de personnes peuvent le traverser, mais un soir, ça dégèle à un endroit, et quelqu'un tombe dans le trou. Le lendemain matin, la couche de glace s'est déjà reformée"
Jasper Fforde, L'affaire Jane Eyre



"Redoutez le remords quand vous serez tentée de vous égarer, mademoiselle Eyre : le remords empoisonne la vie" 
Charlotte Brontë, Jane Eyre

 


"Peu d'entre nous savent ce qu'ils sont venus faire ici-bas et à quel moment ils doivent le faire. Chaque petit acte a une répercussion qui affecte notre entourage de manière invisible."
Jasper Fforde, L'affaire Jane Eyre



"Il est vain de prétendre que les êtres humains doivent se satisfaire de la tranquillité il leur faut du mouvement et s'ils n'en trouvent pas, ils en créeront." 
Charlotte Brontë, Jane Eyre.