jeudi 2 janvier 2020

La possibilité d'une île, sans Houellebecq



Une pause d'un an dans mes notes, comme un battement de cœur en moins, le cœur justement trop occupé à d'autres projets et rivages. Le saut d'une année impaire comme marqueur intérieur. 
Prendre une respiration, et remettre les doigts sur le clavier, ni pour Suzie ni pour un.e autre personnage.
Comme c'est drôle pour quelqu'un qui n'avait jamais su écrire de la fiction plus de quelques pages, les doigts trop plongés dans le cœur et le cerveau pour réussir à en sortir totalement, pour décrire autre chose.
L'élan d'une amie chère, le sujet qui occupe tout l'espace, impératif, et petit à petit, les personnages qui prennent vie, presque sans demander.

Et puis la possibilité d'une île qui réapparait dans la lunette, là où l'instant d'avant il n'y avait que du brouillard. Naviguer dans l'archipel avec prudence, avec sincérité. Apercevoir plusieurs îles. Hisser haut les voiles de la vulnérabilité, et oser, oser, oser.
Oser changer ce qui fait du mal, ce qui étreint trop, ce qui encombre, ce qui étouffe. Oser quitter des rivages rassurants et familiers, une maison aux fondations trop profondes. Une dissonance trop longtemps tue ou aménagée.
Comme toujours, le temps est long entre la conscience et l'émotion. Entre le moment où l'on perçoit réellement où est coincée l'écharde, et le moment où on est prêt à la retirer. Entre la compréhension intellectuelle et le chambardement intérieur, le chaud animal lové dans les côtes, les bribes de courage qui se rassemblent et se tiennent prêtes.
Oser lancer les doigts vers le ciel, déployant un large filet, pour se nourrir de tous les autres possibles.
Se remettre en mouvement, le cœur en premier. Et puisqu'il bat, ce cœur, traverser la peur et en faire une amie. Maintenir son exigence. Aimer sans retenue. Se délester d'un surplus. Ouvrir grand la porte. Aimer, toujours.

Peut être que je rassemblais mon courage.



 

mardi 6 novembre 2018

Rouillée



J'écris et j'efface. Une fois. Une deuxième. Une troisième. Je trouve cela difficile de trouver les mots justes en étant dans l'urgence.
Cela fait plusieurs mois que le désir de photographier a mis les voiles, allant chavirer d'autres personnes plus disponibles, je suppose. Malgré tout, il m'arrivait parfois de me dire "quelle jolie lumière !", sans plus, sans même chercher à récupérer mon cher réflex, au sac empoussiéré oublié dans un coin de mon bureau.
Parce que prendre la photo ne me suffit pas, ne m'a jamais suffi. Il faut aussi le temps de trier les clichés, de rectifier un détail, de la porter aux yeux du monde, ou des proches tout du moins.
Et je sais bien que cette disponibilité, je ne l'ai que peu, ces derniers temps.
Alors je me contentais de me dire "oh, quelle jolie lumière !", et de passer à autre chose, en savourant simplement la beauté d'un arbre ou d'un bâtiment.
Mais ce matin, les planètes se sont alignées. Ce matin, seule chez moi pour une moitié d'heure, je jette un œil par la fenêtre et "oh, la belle lumière !". Je cours à mon bureau, sors le sac photo, souffle sur la poussière, sors l'appareil et bondit à la fenêtre. Une partie de la luminosité qui m'a donné cette urgence est déjà partie, tant pis, je déclenche quand même. Le ciel orageux d'hier en train de s'éloigner, et par dessus, les arbres que le soleil touche délicatement.

J'avais oublié que j'aimais l'automne.

Ces dernières années, l'automne ne signifiait plus que les jours trop courts, la nuit trop présente, le froid, l'humidité, les arbres décharnés, l'annonce de la neige, et surtout, surtout, la saison froide qui dure 6 à 8 mois.
Mais ce matin, je me suis souvenue ce que pouvait aussi être l'automne, lorsqu'on est seule pour l'apprécier.

mercredi 20 juin 2018

Le sérieux de nos 17 ans



Le ciel orageux recouvre le toit d'en face d'une teinte orangée inattendue. Il est presque 22h, la nuit arrive doucement. Les nuages se déplacent vite et très haut. Au hasard d'un dossier de mon ordinateur je retombe sur cette photo.

Change-t-on vraiment ? Au fond, suis-je différente de celle que j'étais à 17 ans ?
Fanny Ardant, encore elle, pensait que non. Que l'essentiel était déjà là. Les valeurs, les rejets, les doutes. Surement aussi les amours immortelles et la façon de pencher la tête.

Et je ne sais pas.

Je vois, bien sur, tout le chemin parcouru, les amours immortelles ou mortes, les crevasses de l'âme patiemment comblées, les orages traversés, l'affinage du caractère et des désirs. Bien sur que l'on change, que l'on évolue.
Mais il reste toujours l'élan premier, le noyau dur. Les intransigeances. Les vivants et les morts, et ceux entre les deux. Ceux qui sont à jamais accrochés au cœur.
Ceux auxquels nous pensons parfois, lorsque l’œil accroche le titre d'un livre, lorsque la mémoire déterre un souvenir sans expliquer pourquoi, lorsque les songes nous enlacent et nous laissent incertains au réveil.

J'aime cet entre deux des matins embrumés, où le réel et les rêves sont encore mêlés, où nous ne savons plus très bien l'année et l'heure, où le bruit de nos pas semble s'atténuer comme dans du coton.

Parfois je note rapidement les ambiances et les visages, quelques bribes de conversations et l'architecture du songe. Souvent, je n'en fais rien de plus et les abandonne dans un carnet ou un coin de mon ordinateur. De temps en temps, j'écris quelques lignes, quelques pages. Cela ne va jamais plus loin.


Écrire de la fiction, même en partant de réel ou de rêve, m'est inatteignable. Je disais à une proche il y a peu : "Je ne peux pas écrire de fiction. Tout est possible et je ne sais pas choisir ce qu'il arrive à mes personnages. Ni choisir un style d'ailleurs. C'est sûrement pour cela que je n'écris que sur ce qui se passe autour de moi et en moi. Il n'y a qu'à décrire."






mercredi 6 juin 2018

Recette



Il faut découdre les habitudes, en tricoter patiemment de nouvelles. Pendant quelques temps échanger l'appareil photo autour du cou par une écharpe de portage. Compter jusqu'à trois pour soulever en marchant les bras de l'enfant et entendre son rire cristallin. Remplir à craquer l'énorme sac à main devenu sac familial, où se côtoient couche lavable, livre, biberon d'eau, rouge à lèvres, papiers administratifs et gourde de compote. 
Remplir le téléphone de photos émouvantes et banales. Avoir tellement perdu l'habitude de dormir qu'une sieste de 2 heures dans l'après midi garde les yeux ouverts jusqu'à minuit. Plier des langes et manger debout. Boire le thé froid ou bien trop chaud, tant que c'est possible. Installer un cosy en voiture les yeux fermés. Se balancer doucement d'une jambe sur l'autre, même sans avoir d'enfant dans les bras. Respirer les petits cous, les cheveux fins, les mains potelées. Ne lire que la nuit, lorsque l'insomnie est un piège entre deux réveils. Voir un film en 42 fois. Optimiser la moindre chaise comme étendage à linge. Se retenir de rire à certaines bêtises. Faire des batailles de chatouilles. Entendre des " encore!" et des "arrête!". Pleurer d'épuisement. Voir des yeux émerveillés à la proue d'un bateau. Apprécier le premier rire d'un petit de 3 mois, les lèvres lui chatouillant le menton de baisers. Trier des montagnes de vêtements d'enfant. Porter le même tee-shirt quatre jours. Se brosser les cheveux un jour sur deux. Regarder avec elle une vidéo de méduses ensorcelantes. Lui courir après pour lui mettre ses chaussures. Fondre d'amour à chaque "câliiiiin !" et " bisouuuu !" demandé. Aller voir la fontaine. Lui montrer comment boire la pluie. Lire plein de livres. Apprendre des tonnes de comptines. Décoder le langage débutant. Respirer profondément pour garder un peu de patience. Avoir envie de partir très loin juste une heure. Parfois crier et regretter. Leur écrire. Couper des ongles, moucher des nezs, enfiler des pyjamas. Sauter sur le lit. Se sentir dépassée. Se sentir aimée. Faire de son mieux. Se perdre un peu. Se retrouver quand même. Espérer "quand ils seront grands! " redouter quand ils seront grands. Fermer les yeux pour ne rien oublier. Et aimer aimer aimer. 

mardi 20 février 2018

Visite nocturne



Je m'apprête à devenir mère une seconde fois dans quelques jours, et après des mois d'absence, le besoin d'écrire se fait sentir, subitement, à 5 heures du matin.
J'ai été tenté de l'étouffer dans l'oeuf, cette sensation familière devenue rare, arguant auprès de moi-même que, quand même, ce n'est pas comme si j'avais mon compte de sommeil, comme si je n'étais pas malade, comme si je n'avais pas besoin de reposer mon corps éprouvé par cette grossesse.

Mais non, je ne peux pas.

Et si elle ne revenait plus, cette envie d'écrire, si je l'ignore quand elle se présente ?

Quant à la fatigue, j'ai déjà dépassé tellement de limites à ce sujet qu'une de plus ne fera pas grande différence.
Alors j'allume la lampe de bureau, j'attrape un vieux carnet et un stylo, et je commence à griffonner, espérant réussir à me relire au petit matin.

Comme souvent lorsque je commence à écrire, je fais un point sur mes sensations et émotions du moment. Je note mon estomac qui se réveille - une femme enceinte a toujours faim ! - le mal de crâne diffus qui m'accompagne depuis plusieurs jours, les douleurs dans mon bassin et mon dos, mon fils qui s'agite un peu, mécontent de la position dans laquelle je me trouve et qui doit le compresser un peu, ma gorge qui me brûle.
Je ressens cette émotion si particulière d'être seule avec moi-même alors que tout le monde dort. Depuis combien de temps cela ne m'était-il pas arrivé ?

J'essaie de saisir les bulles gazeuses - comme dirait Adamsberg - qui me font écrire.
La rencontre imminente avec mon fils, bien sur. Cette appréhension, à l'instant de basculer tout entière et pour plusieurs mois, dans une dimension faite d'instantanéité, de sommeil très aléatoire, de décentrage complet sur soi même pour se consacrer au début de vie d'un autre être humain.
Je l'ai déjà fait, maintenant je sais.
Je connais cette situation, je sais à quoi m'attendre, à peu près. A cet ouragan calme qui emporte tout, résolutions et principes.

Et je n'en ai pas peur. C'est la fatigue qui me fait peur - jusqu'où puis-je aller ? - tout en pressentant que j'ai encore de la ressource, malgré tout.

Non, je crois que ce qui me fait écrire, c'est l'impression que j'ai eu, un moment, de me perdre, de devenir une "mère de famille" et cela ad vitam aeternam. Comme si cette étiquette allait maintenant majoritairement me définir, me coller à la peau, effaçant toutes mes autres facettes.  Comme si l'on ne pouvait connaître de moi que cela.
Avec tout ce qui me reste de l'adolescente en moi qui regardait avec mépris ces pauvres hères qui basculaient dans la facilité d'une vie banale, avec enfants, maison, labrador et monospace.
Parce que le moi de 16 ou 20 ans choisissait la folie plutôt que l'équilibre, la passion plutôt que la tendresse, les affres du doute plutôt que l'indolence.
Et puis, j'ai vieilli, et j'ai eu envie d'être heureuse. Et puis, j'ai vieilli, et je me suis rendue compte que je pouvais "tout" avoir, en quelque sorte.

Et j'ai réussi à atteindre cet état de bonheur, la majorité du temps.
Si bien que là, en écrivant, penchée inconfortablement sur un de mes vieux carnets, je souris parce que je sais.

Je sais que ma vie ne se limite et ne se limitera pas à être "mère de famille". Que je choisis en toute conscience ce rôle certes si prenant lorsqu'ils sont tout petits, mais que la prépondérance de ce rôle n'est l'affaire que de quelques années. Que celle que je suis ne disparaît pas mais qu'elle grandit encore à travers cette expérience.
Qu'on ne se limite pas à un rôle dans notre vie. Qu'il y a encore de la place, d'ici 2 ou 3 ans, pour mon voyage seule en cargo, pour la photo et l'écriture de façon plus régulière.
Que oui, le besoin de fixer des doutes et des joies ne m'abandonnera pas puisqu'il fait partie de moi.
Qu'en somme, oui, ma vie change, mais qu'aucun de ces états n'est définitif et que je choisis toujours.
Que les prochaines années me laisseront peu de temps pour moi mais que j'ai la possibilité d'en prendre tout de même, et d'ajuster les contingences et mes besoins.

Mon stylo ralenti la cadence, la petite hémorragie nocturne s'achève.
Je crois que je me souviens maintenant de l'essentiel :
La vie est une succession de vies dont on choisit l'ordre, la durée et l'intensité.

mercredi 27 septembre 2017

Intermittence




Les yeux prompts à se remplir trop vite d'eau et de sel, je constate encore une fois cette sensibilité folle qui me semble si incongrue parfois. Comme si l'on venait de me la greffer, comme si je n'y étais pas accoutumée, depuis le temps.
Les urgences ne m'atteignent pas, lorsque je suis seule je flotte dans une bulle où je suis libre d'enlever lunettes, armure et autres tamis. 
Bien sur, cette stabilité inconstante est en partie au moins physique. Et je vois bien que mon humeur de fond est égale, sous les cahots de mes sentiments quotidiens.
Mais la géopolitique, l'insertion professionnelle et l'intérêt de vitres immaculées peuvent bien aller se faire voir, cela ne m'intéresse pas. 

Je ne veux que la douceur des caresses et des baisers, manger sans regarder l'heure, lire ou entendre les mots des amis qui sont dans ma vie...
Parfois je pense à ceux qui en sont sortis, de façon expliquée ou pas. Et la tristesse qui me tordait souvent le cœur disparait peu à peu, j'apprends à ne pas retenir les gens. A leur laisser le droit de n'avoir pas besoin de ma compagnie,  à leur laisser la responsabilité de leurs propres choix. 

Je réaménage très lentement mon chez-moi, astreinte par des contraintes physiques heureusement temporaires. Et je regarde mon appareil photo dans sa housse, un peu abandonné depuis quelques mois, ne sortant que le temps d'un cliché familial à l'occasion. 
J'ai l'impression d'avoir tout photographié ici. Que le paysage ne sera que sublime toujours, que les montagnes sont trop éternelles pour voir un intérêt à les immortaliser encore. 

Je n'arrive pas à définir si je n'ai actuellement pas de sujet de mots et de photographie, ou bien si je n'en ai jamais vraiment eu de captivant et m'en rend compte seulement maintenant.
Tout cela me semble très inconsistant, voire ennuyeux. 
Ai-je gravi une marche de plus ou descendu plusieurs ? Cette réflexion se mène en arrière-plan pendant que je ressors des cartons de vêtements minuscules, juste présente à moi-même, respirant profondément, entre l'apaisement et l'ouragan.



lundi 3 juillet 2017

Dévoration



Deux mois.
Deux mois sans écrire. Deux mois sans vide. Deux mois à lire à chaque interstice de liberté, avec la boulimie littéraire qui me caractérisait tant adolescente.


Deux mois à dévorer des pages par milliers, m’immergeant dans des univers multiples, où l'on vit dans les livres, où il est possible de maîtriser des pouvoirs fabuleux, où la planète terre semble loin, très loin. Et il est si bon de s'y plonger, de s'y oublier.


Deux mois sans couture, sans cuisine élaborée, sans photo, sans prendre le stylo ou le clavier, sans article de blog, sans vraiment de moments sociaux.


Dormir peu, passer du temps avec ma famille, être absorbée par les tâches et les personnes au travail, gérer le minimum de la maintenance quotidienne... Deux mois de vacances cérébrales, tandis que je suis traversée d'émotions encore plus fortes qu'habituellement, sans raison.


Eclater de rire ou fondre en larmes pour des peccadilles. Regarder les courgettes pousser doucement au jardin. Se dire "on verra plus tard" pour beaucoup de choses.


Elle était agréable, cette pause, cette phase d'évasion.
Mais d'ailleurs est-elle déjà finie ? Me demande-je en retournant aux aventures de Vin et Elend...

dimanche 7 mai 2017

Fragments - 7




"Les barrières entre réalité et fiction sont plus minces que nous ne l'imaginons, un peu comme un lac gelé. Des centaines de personnes peuvent le traverser, mais un soir, ça dégèle à un endroit, et quelqu'un tombe dans le trou. Le lendemain matin, la couche de glace s'est déjà reformée"
Jasper Fforde, L'affaire Jane Eyre



"Redoutez le remords quand vous serez tentée de vous égarer, mademoiselle Eyre : le remords empoisonne la vie" 
Charlotte Brontë, Jane Eyre

 


"Peu d'entre nous savent ce qu'ils sont venus faire ici-bas et à quel moment ils doivent le faire. Chaque petit acte a une répercussion qui affecte notre entourage de manière invisible."
Jasper Fforde, L'affaire Jane Eyre



"Il est vain de prétendre que les êtres humains doivent se satisfaire de la tranquillité il leur faut du mouvement et s'ils n'en trouvent pas, ils en créeront." 
Charlotte Brontë, Jane Eyre.



dimanche 23 avril 2017

Nocturne



Le manque de sommeil est une douce torture. Un train passe, je ne peux le prendre. Et quand, plus tard, il est enfin possible de sombrer, je fixe le plafond en étudiant mes pensées.


M'interroge sur le silence d'une amie, élabore des stratégies pour le sommeil de l'enfant, voyage dans d'autres dimensions mentales, inonde mon visage de la lumière bleutée de mon téléphone...

Et lorsque pointe le jour, je ne sais si je suis soulagée ou désespérée.
La fatigue donne une sensation de gueule de bois, de front envahi de brume. La réalité prend une autre saveur.

Je me prends à rêver de 24 heures seule dans une ville inconnue. Un jour et une nuit pour errer et écrire. Pour rencontrer des inconnus et siroter un demi.
Je me prends à rêver de solitude égoïste, d'une vie différente.


Pourtant, j'aime cette vie-là, profondément.
Mais ne pourrais-je me dédoubler pour en vivres d'autres en parallèle ?
Accompagner mon enfant dans le sommeil et explorer une mégapole inconnue. Continuer mon métier et disparaître plusieurs mois. Avoir les pieds sur terre et avoir le vertige. Les papillons et les câlins. Tout le gâteau au chocolat.

La nuit renvoie aux manques, aux plaines obscures. Certains couloirs mentaux ne s'ouvrent qu'à 4 heures du matin. Lorsqu'on ne sait plus très bien si hier est encore présent ou si demain est déjà là.
Alors éteindre la lumière, avancer dans la pénombre, s'habituer à l'obscurité. Et dans les ombres chinoises voir une forêt.





mercredi 12 avril 2017

Et la glycine en fleur


Je m'étonne sans cesse de la plasticité de la mémoire, comme un manoir troublant dont les plans changent dès que l'on détourne les yeux.
Je pense avoir oublié, et puis non, pas tout, pas complètement. Je crois constater des trous béants et me rends compte qu'avec les stimuli adéquats le vide se remplit soudain lentement.
Comme une douce hémorragie, les souvenirs affluent. L'essentiel a peut-être disparu, mais des détails survivent. Un quai de gare, des yeux baissés pour être vue avant de voir, un arrêt de tram, un restaurant universitaire, un petit boulot étudiant, une chambre de cité U, une longue marche dans les rues de la ville grise, des dialogues dont il ne reste plus que les silences, des poches de veste, un au revoir de gens qui ne se revoient jamais.
Peut-être que les souvenirs aiment les histoires inachevées, peut-être que ce sont ces dernières qui font tout l'intérêt des regards dans le rétroviseur.

Et lorsque treize ans plus tard un fantôme réapparait avec une curieuse requête, je ne trouve aucune raison de ne pas y répondre.

Puisque mes raisons d'alors se sont évanouies avec les années, avec les nombreuses amours, avec les changements de vies et de villes. Puisque depuis j'ai vécu et appris, pleuré et joui. Puisqu'à part un peu de poésie, je n'ai rien à y gagner et donc rien à y perdre.

Je songe à tout ça en amorçant la descente de ma ruelle, plongeant dans l'odeur entêtante des lilas et des glycines.

Et je me demande si le printemps est arrivé jusqu'à Oslo.

dimanche 12 mars 2017

Blowin' in the wind


Sentir une charnière non loin.
Je n'y suis pas encore. Pas vraiment. Mais avec les années, j'ai appris à les sentir venir, ces moments de choix, de bifurcations, de chemins qui se divisent en deux ou en multitude.
Il y en a un qui approche doucement, comme lorsqu'on se balade tranquillement en forêt au printemps, respirant l'odeur de la sève à l'ombre des branches, et qu'une clairière se laisse deviner derrière quelques arbres.


Une nouvelle fourche qui invite, qui séduit, qui demande : A quoi veux-tu faire ressembler ta vie dans les prochaines années ?


Nous vivons tous des moments comme celui-là, régulièrement. Mais j'ai l'impression de n'en avoir pas senti d'aussi important depuis mon choix d'avoir un enfant - vraiment pour de vrai - il y a plus de 2 ans.


Il y a d'abord une idée qui s'installe dans la tête comme une brume légère, inconsistante mais présente. Et quelques faits-glissades – propres à ce cher André Breton – se chargent de donner de la matière à cette brume délicate. Quelques phrases sur un auteur, quelques mots croisés au hasard du net, quelques degrés de plus, quelques photos.


Depuis plusieurs mois, j'essaie de noter, tous les jours, au moins deux belles choses vécues. Des choses anodines. Un bon repas. Un rire. Un moment de solitude. Une balade. Une musique. Un moment avec une personne. Une bricole réconfortante au milieu d'une contrariété.


Et s'il y a bien une chose difficile, c'est de ne pas noter les choses laides. Les doutes, les mauvais moments, les agacements, les instants de fatigue extrême, les envies de se rouler dans la couette ou de partir loin, les mots trop rapides et les pensées trop embrouillées.
De ne pas rendre éternels ces moments désagréables, de ne pas se focaliser dessus.


Plus le temps passe et plus j'ai envie de me concentrer sur les choses que je peux vivre, plutôt que de me battre contre celles qui ne me conviennent pas.


Se battre contre quelque chose le renforce. Je le sais. Cela remet beaucoup de choses en question, notamment mon investissement syndical et une partie de mon positionnement dans mon métier. Peut-être est-il temps pour moi de mettre mon énergie dans d'autres choses ou d'une autre façon.
De voir plus loin que le bout de ma fureur, de mes éclats, de mes intransigeances aussi.


Parce que me blesser si souvent ces derniers temps n'est pas qu'une coïncidence. Parce qu'une épaule douloureuse manifeste son existence de façon bruyante. Parce qu'il est peut-être temps que j'écoute ce qu'une partie de moi essaie de me dire.
Pour cela, il faut du silence.

Alors, au lieu de pester contre moi-même, contre mon travail que je ne peux pas faire, contre cet arrêt maladie que je voudrais écourter, contre les piétonnes insouciantes et contre les bandes blanches des boulevards, au lieu de m'agiter en levant le poing, peut-être vais-je essayer de m'asseoir, de respirer, et de voir un peu combien de chemins partent de la clairière.


dimanche 29 janvier 2017

Rurbex

Il y a des gens qui croient arrêter le temps en arrêtant les pendules.
Paul-Jean Toulet















vendredi 18 novembre 2016

Le choix de la feuille



" Il se perdit dans un labyrinthe de pensées qui restaient vagues à cause de son impuissance à les exprimer en mots." 
Sa Majesté des Mouches, William Golding



" N'ayez actuellement jamais aucun souci de moi en dehors de ce qui  vous est personnellement important. Je serais toujours une femme forte, quoiqu'il en paraisse par moments. Vous avez remarqué peut-être combien je sais voir, en toutes choses qui m'arrivent, une unique occasion de vivre."
C'est encore moi qui vous écrit, Marie Billetdoux



" Il a reçu un éclat de rire dans l'oeil" 
Paroles, Jacques Prévert



"Il n'était pas du tout sûr de bien agir, mais il était sûr d'agir comme il le voulait."
L'insoutenable légèreté de l'être, Kundera



"L'automne aussi est quelque chose qui commence." 
Paul Claudel


lundi 17 octobre 2016

Des tuiles et des fleurs


Se balader dans l'air froid de l'automne qui commence et méditer doucement pendant que la nuit tombe.
Penser aux amis qui sont loin, avoir envie de les serrer dans les bras, de boire un thé en discutant des heures, de comparer nos paires de lunettes respectives sur nos propres vies et celles des autres. Se créer des petits moments d'éternité.



Avoir différentes vies dans différents endroits, certaines en suspens, d'autres en pointillés, d'autres quasi-permanentes. Citadine et hasardeuse à Nantes, fourmillante et sociale en Dordogne, douce et rangée dans les Alpes.
Vouloir parfois tout vivre à la fois.



La distance est une chose curieuse, un objet ordinaire et fantasque à la fois. Elle est agréable à parcourir, difficile à subir. Parfois protectrice, parfois frustrante.


Que la téléportation serait commode !


Je prends mes notes sur mon téléphone en allaitant ma fille et je souris : le dictionnaire du téléphone ne connait pas le mot "téléportation".
Délice de cette coïncidence fort à propos !
La téléportation n'existe pas, et c'est tant mieux, finalement.



Cela laisse de la place pour le manque, pour l'épistolaire, pour les messages vocaux. Pour les sms reçus et les appels manqués.

Et puisque la distance se parcoure, il reste aussi de la place pour la création des souvenirs.
Pour les verres de vin rouge et les balades en forêt.
Pour les moments couture et le ting du tramway.



 Et les souvenirs qui restent et reviennent sont comme de jolis cailloux dans la poche. Doux ou abrupts au toucher, ils font un joli poids contre la cuisse, et crissent doucement en marchant.


mercredi 28 septembre 2016